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07/05/2007

N°4

Pour ce quatrième entretien, l’EGS est fier de vous présenter "Le Père des Echecs Corses". Affectueusement appelé "Jeannot" par ses nombreux amis, il nous livre, dans un français parfait, saupoudré d’un humour surfin, ses réponses d’une incroyable qualité que chacun d’entre nous se doit de méditer…

J’appelle donc à la barre :

Mr JEAN-CHRISTIAN GALLI !

medium_Mr_Jeannot_vous_salue_bien.jpg

- Une rapide présentation pour nos lecteurs...

J’aurai bientôt 60 ans. Je suis professeur à Bastia et président du prestigieux Corsica Chess Club (premier club de France…). Mon classement Elo, en chute sensible depuis quelque temps, n’est plus aujourd’hui que de 2027. Mais j’ai eu une grande époque avec 6 titres de champion de Corse et de nombreux premiers prix. Hum… Il me semble entendre de là mon ami Pascal Rossi : "- Oui, mais au XVIIIe siècle, tous les joueurs corses étaient des chèvres !"

- Quel a été ton chemin vers le fabuleux royaune de Caïssa ?

J’ai appris à jouer plutôt tardivement, alors que j’étais étudiant à Aix-en-Provence. Mais les Echecs ne m’ont pas accroché tout de suite. Sans doute n’y avait-il pas, dans le petit groupe de pousseurs de bois que nous formions alors, un joueur réellement doué et assez pédagogue pour nous révéler toutes les splendeurs du jeu.

medium_Mr_Jeannot.jpgCe n’est que plus tard, pendant mon service militaire (73-74), que je me suis de nouveau intéressé au jeu. Le temps ne me manquait pas comme aujourd’hui… Surtout en résolvant des problèmes et des études, faute de joueurs parmi les conscrits. Puis je suis entré dans la vie active et me suis marié. Mon épouse pourra confirmer qu’une partie de notre nuit de noces (une partie seulement, j’insiste…) s’est écoulée en de multiples affrontements contre le monstre cybernétique de l’époque, le Chess Challenger 10, qui avait un niveau 5 ou 6 fois inférieur à celui de Jean-François Luciani (il ignorait le roque, par exemple, ce qui s’avérait très commode pour des boucheries sur les colonnes centrales).

La passion était alors définitivement ancrée en moi et ne m’a plus quitté depuis.

- Que représente le jeu d'échecs pour toi ?

J’apprécie, d’une manière générale, tout exercice intellectuel complexe. Or les Echecs, pour peumedium_Mr_Jeannot1.5.jpg qu’on soit soucieux d’y jouer à la perfection, recèlent une extraordinaire complexité. Bien évidemment personne, même pas les plus grands champions, n’atteint jamais cette perfection. Mais la rechercher est un exercice très excitant, d’autant qu’aujourd’hui de puissants moteurs d’analyse peuvent nous confirmer, a posteriori, si c’est bien le coup juste que nous avons choisi. Encore que, eux aussi, ne garantissent en rien la vérité absolue. Ce qui est troublant c’est que, pourtant, cette vérité existe forcément, puisque nous avons à faire à un jeu fini ! Cependant d’autres jeux offrent également une telle complexité et j’en ai pratiqué quelques-uns, notamment le go. Mais ce qui m’a fait finalement préférer les Echecs, c’est la dimension esthétique qui vient s’y ajouter.

medium_Mr_Jeannot3.2.jpgEn fait, je crois que la raison essentielle pour laquelle je m’intéresse davantage depuis quelques années aux problèmes qu’aux parties, c’est que dans les problèmes la vérité est accessible. Un mat en 14 coups possède une unique solution et la messe est dite dès qu’on l’a découverte. Lorsque Topalov répond 1…c5 au 1.e4 d’Ivanchuk, personne ne peut garantir la justesse et l’unicité de cette réplique. Mais, me direz-vous, le fait qu’un doute plane est aussi un des intérêts de la chose ; si l’on parvenait à résoudre complètement le jeu, comme c’est possible, par exemple, au morpion ou au solitaire, il perdrait évidemment tout attrait. Bien évidemment, mais, tout de même, le fait de savoir que dans un problème une solution unique est là, qui attend d’être mise à jour par votre intelligence constitue, à mes yeux du moins, un élément d’une séduction rare. D’autre part, dans le domaine de la composition, la qualité esthétique dont je parlais plus haut est évidemment assurée puisque l’auteur la recherche de manière systématique. On a donc la garantie du juste et du beau !

Hormis cet intérêt purement égoïste pour la beauté et la complexité du jeu, je peux bien sûr ajouter que les Echecs de compétition constituent une formidable école de la vie et qu’on y retrouve tous les éléments sociaux, moraux, éducatifs, éthiques qui, à mes yeux, doivent régir le comportement d’un être humain vivant en société. La recherche systématique du beau, du bon, du juste, du vrai sur l’échiquier finit, j’en suis convaincu, par imprimer une sorte de pli dans l’âme qui influe forcément sur la conduite du joueur, surtout du jeune joueur, dans sa vie hors de l’échiquier.

- Quelles ouvertures ont ta préférence ?

N’ayant guère le temps (ni le goût) de travailler les ouvertures, je m’en tiens à quelques schémas que j’essaye de maîtriser au mieux. En fait je n’ai aucun goût pour les récitations de lignes apprises par cœur, sans principes stratégiques affirmés. Je considère que la phase d’ouverture se termine après le premier coup blanc. Bien sûr, pour des raisons de gestion du temps, on a tout de même intérêt à avoir prévu quelques coups à l’avance, mais je demeure persuadé que chaque position, même les plus connues, mériterait d’être repensée…

medium_Mr_Jeannot2.jpgUne constante dans ma manière d’aborder les débuts de jeu consiste en l’aversion que j’éprouve à jouer une pièce (un cavalier en c3 ou c6 notamment) devant mon pion c, lui barrant ainsi la route. Je m’explique : j’aime les positions de tension pionnique (un splendide néologisme, non ?) centrale. Or, hormis les pions d et e, le seul qui soit à même de participer au combat pour le centre me semble être le pion c. Je ne crois pas aux avancées prématurées du pion f, essentiellement pour des problèmes de sécurité du roi. Par conséquent les ouvertures que je joue, aussi bien avec les Blancs qu’avec les Noirs, supposent un c2-c4 ou un c7-c5 précoces ( Française, Grunfeld, Gambit Dame, etc…).

Pour le reste, dès que j’atteins une position dont je n’ai aucun souvenir, je me considère comme étant en milieu de jeu et la grande aventure, celle de la recherche du coup juste que j’évoquais plus haut, commence alors…

- Ton entraînement perso ?

Je ne parviens pas à m’entraîner sérieusement. Mon problème est que je donne toujours la priorité au plaisir sur l’efficacité. Supposons que je veuille vérifier une certaine ligne de la Française. ChessBase me fournit disons 400 parties sur cette variante. Je commence à travailler une première partie. Et là je me laisse emporter, je joue des lignes débridées dans tous les sens en les poussant jusqu’au mat, je fouille le milieu de partie et les finales qui en découlent, je teste les coups les plus insolites, oubliant complètement que j’étais censé travailler l’ouverture. Au bout de 2 heures, je planche encore sur la même partie. Totalement inefficace, mais tellement agréable.

- Quels sont tes joueurs d'échecs (contemporains ou du passé) préférés ? Pourquoi ?

Ma préférence va aux joueurs qui assurent le spectacle, à ceux qui recherchent dès l’ouverture à déséquilibrer la position, à en rompre la symétrie factice, à assurer le triomphe de l’esprit sur la matière…. En gros tout ce qui s’oppose au jeu de Cyril Humeau… Je pourrai donc citer des dizaines de joueurs qui opèrent ou ont opéré dans cette optique : Alekhine, Bronstein, Tal (quel génie !), Fischer, Shirov, Topalov, Orsoni, Bicchierai sont les premiers noms qui me viennent à l’esprit, mais la liste est loin d’être exhaustive.

Mais j’ai aussi beaucoup d’admiration pour les grands joueurs de finales comme Capablanca, Botvinnik, Karpov ou, encore lui, Shirov.

Parmi les jeunes contemporains, j’aime bien le jeu de Radjabov* pour son extraordinaire sang-froid, celui de Carlsen* pour sa précision et sa justesse, celui de Mamedyarov pour son audace.

(*Teimur Radjabov & Magnus Carlsen seront présents le 18 mai à Porto-Vecchio, pour un mini-match plein d'espoir...)

- Un peu d'historique et ton sentiment sur l'évolution du jeu en Corse ?

Mon travail pour le club que je préside se limite aujourd’hui à apposer de temps en temps une signature sur un document ou à présider une A.G. J’ai passé depuis quelques années le témoin aux jeunes moniteurs de la ligue et en particulier au brillant et dévoué factotum qu’est Jean-Philippe Orsoni.

Mais je ne voudrais pas qu’on oublie que, 20 ans durant, j’ai assuré bénévolement l’enseignement des Echecs pour les jeunes et pour les adultes dans des conditions souvent très difficiles.

medium_Mr_Jeannot4.jpgCe qui se fait en Corse aujourd’hui est évidemment admirable et Léo (Léo Battesti... Est-il besoin de le préciser ? NDLR) en a été indéniablement le facteur déclenchant. Mais il  est arrivé sur une terre que nous avions déjà ensemencée depuis 20 ans. Un grand club existait déjà et les 4 présidents qui m’ont précédé avaient chacun fait leur part de travail pour son développement. Notamment 2 opens internationaux avaient été organisés et nous avions une équipe qui avait réussi à atteindre la Nationale II et avait terminé première ex-aequo avec Toulouse, battue seulement au goal-average. Nous avons donc frôlé l’accession à l’élite de la N1.

L’arrivée de Léo a changé les choses. Sa philosophie du développement de masse s’accommodait mal de la présence d’une équipe fanion, en partie composée de mercenaires, et qui coûtait très cher au club. A l’époque je n’étais pas trop d’accord avec lui, car j’étais persuadé qu’un grand club, quelle que soit par ailleurs sa politique de formation, a besoin d’une vitrine attrayante pour motiver les jeunes et les inciter à y figurer un jour. Mais aujourd’hui je constate (ça me coûte beaucoup de donner raison à quelqu’un qui a si souvent tort par ailleurs) qu’il avait mieux perçu les choses que moi. Il me l’a prouvé en créant cette Ligue, dont nous sommes tous aujourd’hui si fiers, et qui a assuré si rapidement la vulgarisation du jeu sur tout le territoire insulaire.

- Quels sont tes loisirs ?

Je distinguerais les loisirs en pantoufles comme la lecture, le go, le dessin ou l’internet et les loisirs en plein air comme la chasse ou la pêche. Malheureusement la pratique de ces derniers nécessite un temps et une disponibilité d’esprit qui me font défaut. Mais la retraite n’est pas loin…

medium_Analyse_post-mortem.jpg
Analyse post-mortem... digne d'un Rembrandt !

- Un mot gentil pour l'EGS... 

Je suis surpris et impressionné par la rapidité (la fulgurance, presque…) des progrès réalisés par l’EGS. Tant sur le plan de la quantité que sur celui de la qualité. J’imagine la somme d’efforts, l’opiniâtreté, la patience, le dévouement qu’il a fallu à l’animateur de ce club pour obtenir de tels résultats en si peu de temps. Bravo donc !

Merci Mr Jeannot pour avoir répondu de manière si brillante à de molles questions... et bonne chance pour un septième titre de champion !

Pour finir en beauté, Mr Jeannot nous offre une combinaison et une composition de son crû !

Bon. Je n’aurai pas la cruauté d’étaler ici toutes mes brillantes combinaisons, étant donné que les victimes en ont été, le plus souvent, des joueurs corses dont je veux conserver l’amitié en leur évitant cette humiliation…. En plus et surtout, il y a une telle pagaille dans mes archives qu’il me faudrait trop de temps pour les éplucher. Je me limiterai donc à cette combinaison jouée il y a quelques années sur Internet contre un fort joueur dont le pseudo était "M’enfin"...

J’ai les Blancs. 1.e5 semble fort, mais 1…Db7+ sauve la baraque en protégeant le Ce7. Sans doute même les Noirs peuvent-ils jouer 1…Fxe5 2.Cxe5 f6 (si 2.Fxe7 Fxd4 3.Dxd4 Db7+ suivi de Dxe7). Et puis, soudain, l’illumination ! Je n’en croyais pas mes yeux : la position recèle une combinaison miraculeuse que je n’avais absolument pas préparée (la cadence était rapide : 10/10) et que je n’ai eu que le mérite d’apercevoir au bon moment...

Solution :

 1.Cc6 ! Le cavalier évacue la diagonale a1-h8 en attaquant la Db8. Il faut perdre la dame (et la partie) si l’on veut éviter de se faire mater. Mais mon adversaire, pressé par le temps, joua 1…Cxc6, ce qui me permit l’exécution suivante :

2.Dxg7+ Rxg7 3.Ff6+ Rg6 (3…Rg8 4.Ch6 mat) 4.h5+ Rxh5 5.Th1+ Rxg4 6.Th4 mat (5…Rg6 6.Th6 mat).

medium_L_athlète.jpg
Balèze, non ?!...
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Pour terminer, voici un problème de ma création, en espérant qu’il donnera aux jeunes lecteurs du site de l’EGS, le goût de la composition. J’ai choisi ce que j’avais de plus simple en magasin, mais les trucs que je fabrique étant toujours plutôt compliqués, j’espère que tout le monde fera jusqu’au bout l’effort de comprendre l’idée et que cet exemple suscitera peut-être des vocations...

(13+8) Mat de série en 3 coups (Les blancs jouent 3 coups successifs dont le troisième fait mat ; les noirs ne jouent pas)

Précisons que dans un problème de série, chaque position doit être considérée individuellement, sans qu’on garde en mémoire le passé, l’histoire de la partie. C’est comme si on était, à chaque fois, téléporté dans une nouvelle position. Il faut cependant que toute position soit "jouable et atteignable", pour reprendre les adjectifs consacrés, c’est-à-dire, en fait, qu’elle soit légale.

La solution sera en ligne dans quelques jours, le temps pour les amateurs de chercher... Envoyez vos réponses par email à Mr.Maurice@hotmail.fr Le gagnant se verra offrir un séjour à Morosaglia pour une chasse à l'ours...

A suivre...



 
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